Le titre de ce texte est INSÉCURITÉ.
Pourquoi ce titre, parce que c'est
ainsi qu'on se sent de plus
en plus rendu à mon âge.

En octobre cela fera 34 ans,
que je suis paraplégique. Au moment
de mon accident, j'avais un ami,
un amoureux que j'adorais, on parlait
de se marier l'année suivante.
Il y a eu l'accident, nous nous sommes
fréquentés un an encore, mais je voyais
bien qu'il changeait, on se voyait
de moins en moins souvent jusqu'au jour
ou j'appris qu'il y avait quelqu'un d'autre
dans sa vie. Imaginez le choc que
j'ai eu, je l'aimais cet homme, je voulais
passer ma vie avec lui, avoir des enfants,
et voilà que ce beau rêve s'en allait en fumée.
J'ai demandé des explications,
et il m'a dit que sa famille lui avait
conseillé de ne pas s'embarrasser de moi,
car je serais un poids pour lui.
Un boulet qu'il devrait traîner toute sa vie.

Ce soir-là, quand nous en avons discutés,
nous avons pleurés dans les bras l'un de l'autre
et ensuite nous nous sommes quittés définitivement.
Je me suis sentie rejetée comme quelqu'un
qui a une maladie contagieuse. Ce fut à
ce moment là qu'à commencé pour moi l'insécurité.
L'homme que j'aimais m'avait quitté à cause
de ma paraplégie, alors d'autres personnes
me laisseraient tomber à cause de cela.

C'est ce qui est arrivée, j'avais de
bonnes amies, du moins je le croyais,
et après mon accident le vide c'est fait
autour de moi. Mes amies ne venaient
plus me voir, il y en a une qui
m'a même dit : On ne sait plus de
quoi parler avec toi. Je n'avais plus
mes jambes, mais j'avais encore ma tête,
je pouvais avoir une conversation normale,
sans me lamenter sur mon sort constamment.
Une seule de ses amies est restée dans ma vie,
nous sommes amies depuis 40 ans,
et nous n'avons jamais eu de dispute,
c'est cela la vraie amitié.

Au début après mon accident je sortais
encore un peu, et les amies que
j'avais autrefois, évitaient mon regard,
et les connaissances que j'avais me
regardaient avec pitié, une chose que
je ne peux pas supporter. Je ne veux
pas qu'on ai pitié de moi, je veux qu'on
m'accepte telle que je suis. Qu'on me
regarde comme un être humain,
qui a un cœur qui bat, un cœur qui peut aimer,
un cœur qui peut avoir mal.
On ne doit pas voir en moi uniquement un
fauteuil roulant, lui ne compte pas
c'est la personne qui est dedans qui compte.

Avec tout ce que j'ai perdu, ma mobilité,
l'homme que j'aimais, mes amies,
alors je me suis renfermée sur moi-même,
je ne voyais plus personne de peur d'être rejetée
et aussi de peur que plus jamais quelqu'un
pourrait m'aimer d'amour et vouloir passer
le reste de ses jours avec moi.

Aujourd'hui mon insécutié est encore
plus grande car je n'ai plus la santé
physique que j'avais autrefois.
J'avoue aussi que ma peur d'être rejetée
est encore plus grande qu'autrefois.
Je ne veux pas qu'on soit mon amie,
ou qu'on m'aime par pitié,
je voudrais qu'on m'aime pour ce que je suis,
mais je sens que ce n'est pas le cas.
Je vois des personnes que j'aime s'éloigner
petit à petit de moi et je ne peux
rien faire pour les retenir.
Je dois les laisser partir,
car elles ont une vie à vivre,
elles ont le droit de s'amuser, d'aimer;
un droit que moi je ne peux plus avoir,
surtout m'amuser. Je n'en ai plus
la force et le goût. Les quatre
dernières années furent très belles pour moi,
je croyais qu'enfin on pouvait m'aimer
comme j'étais, qu'on pouvait m'accepter
comme j'étais, mais je m'étais encore trompée.

J'ai passé ma vie enfermé dans ma solitude
et je sens que c'est encore vers elle
que je vais retourner. Vous ne le savez pas,
mais je passe près de 20 heures par jours
dans ma chambre complètement seule,
je vais dans la cuisine uniquement pour les repas.
Les seules personnes que je vois des
fois pendant des semaines, sont ma sœur,
son époux et sa fille, parfois le fils de ma sœur.
Il n'y a jamais personne qui vient à la
maison pour me voir moi personnellement.
Avec ma sœur on parle de choses futiles
car elle connait rien aux ordinateur,
elle n'a jamais vu mon site et nous
vivons dans la même maison. Les seules
communications que j'ai ce sont avec vous
les Internautes. Je peux passer des journées
sans dire un seul mot à qui que ce soit,
je veux dire verbalement.

Je crois que par ce texte j'ai répondu
à plusieurs questions que certaines personnes
me posent par courrier. Je vous
demanderais deux choses :
ne regardez jamais un handicapé avec pitié,
cela leur fait trop mal.
Et si vous avez un conjoint ou conjointe
handicapé(e), si vous ne l'aimez plus,
alors dites le lui franchement,
ne le ou la laissé pas dans l'incertitude,
car cela fait plus mal qu'un abandon.
Dites-lui la vérité, n'ayez pas de pitié,
car c'est pire pour cette personne.

Une chose est certaine, quand on est
handicapé on doit apprendre à vivre avec
notre insécurité, nos peurs, et le
fait qu'un jour on sera rejeté pour une
personne normale. On vit constamment
dans ses peurs, mais on doit les accepter
comme on accepte bien des choses qui nous font mal.

Je n'ai pas écrit ce texte pour attirer la pitié,
au contraire j'avais besoin de parler
et de répondre à des questions qu'on me posaient.
Cela m'a prit beaucoup de courage
pour vous écrire cela. Ce n'est pas facile
de parler de soi-même, de notre mal à l'âme,
de la peine qu'on ressent un peu plus
chaque jour en sachant que personne ne peut
pas vous aider…………

Karjoc 2003